Il semble que l’on puisse faire un parallèle entre la peinture comme agent de toutes les formes d’un tableau et l’être comme agent de toutes les formes et phénomènes de l’univers. Dans un tableau, arbres, personnages et autres formes n’existent pas en tant que tels et ne sont en réalité que de la peinture. Celle-ci peut « prendre » toutes les couleurs et toutes les formes possibles mais quels que soient les mélanges, les couches, et ce qui est représenté, en réalité c’est toujours de la peinture. Enfin, on peut dire que la peinture ne perd jamais son identité de peinture quelles que soient les formes qu’elle représente : si elle la perdait, il n’y aurait plus de tableau !
Pour ce qui est du monde et de l’univers on peut donc appeler « être » l’agent de tout ce qui se manifeste: espace-temps, matière, éléments naturels, êtres vivants, pensées, etc. Comme pour le tableau, on peut dire qu’en réalité il n’y a rien d’autre que l’être de toutes les formes et de tous les phénomènes qui eux n’existent pas en tant que tels. « C’est » est le dénominateur commun de : c’est un arbre, c’est un animal, c’est du vent, c’est une pensée, etc.
En fait, de la même façon qu’il n’y a que la peinture du tableau, il n’y a que l’être de l’univers ! Et, comme c’est le cas pour la peinture du tableau, l’être peut « prendre » toutes les formes et apparences possibles sans être altéré en tant qu’être. On pourrait presque l’appeler l’être-peinture …
Mais si personne ne croit à la réalité de ce qui est représenté sur une toile (nous savons bien que ce n’est que de la peinture), en revanche nous croyons à la réalité du monde, à celle de ses personnages, à celle de l’univers.
En fait, c’est comme si la peinture s’oubliait et se prenait pour les formes et les personnages qu’elle représente. Dans la tête de ces personnages, a en effet germé l’idée qu’ils sont un individu séparé des autres éléments du tableau, un personnage né dans un lieu du tableau, engendré par d’autres personnages du tableau (alors que tout est « engendré » par la peinture !) et qui va mourir dans un coin du tableau (alors que seule la forme va disparaître, pas l’être !).
Dans la tête des personnages du tableau, il y a la croyance à la réalité d’eux-mêmes en tant que personne, il y a également la croyance à leur autonomie, à leur libre-arbitre et à leur finitude. Il y a enfin la croyance à des histoires personnelles et à celle que semble raconter le tableau.
Se prendre pour un personnage du tableau, alors que nous sommes la peinture, est alors une énorme restriction.
Ainsi, les apparences sont trompeuses : le tableau donne à voir une diversité infinie, mais ce n’est qu’une diversité infinie d’apparences, « l'être » (comme on dit « la peinture ») étant indivisible, unicité.
Enfin, les différents éléments du tableau ne sont pas comme on le pense des étapes qui se succèdent et des événements qui s’enchaînent par des liens de cause à effet, mais simplement les différents aspects de « l’être » que nous sommes…
Dans ce modèle, il n’y a évidemment aucun individu pour être responsable de quoi que soit. C’est la peinture-être qui est responsable de tout, au sens où elle est à l’origine de tout ce qui se manifeste !
De même, il faut considérer que la peinture-être se déploie d’elle-même, par elle-même et en elle-même (si elle est à l’origine de tout, il ne peut y avoir autre chose qu’elle !). Il n’y a pas de peintre !
* * *